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Vous êtes ici : Portail de la justice en Tunisie  »  Actualités  »  Entretien du ministre de la Justice avec La Presse  

 

Entretien avec : M. Noureddine B’hiri,
ministre de la Justice

« J’appelle les Tunisiens à préserver cet acquis de
 l’indépendance de la justice »


Q : Où en est, Monsieur le ministre, le dossier des avoirs pillés par le président déchu et ses proches sur le plan des commissions rogatoires envoyées à Interpol ?

R : Afin de rapatrier les avoirs pillés par Ben Ali et ses proches, la justice tunisienne a adressé  plus d’une commission rogatoire en Europe, en Amérique et en Asie sous la supervision de la Banque centrale de Tunisie. Nous avons, également, entrepris de renforcer la structure qui s’occupe de cette question et nous avons constitué une cellule spéciale de magistrats spécialisés pour contribuer au rapatriement de l’argent volé aux Tunisiens et à la Tunisie et nous avons consolidé le partenariat avec plusieurs organisations internationales afin de combattre la corruption. Pour cela, j’ai rencontré les ambassadeurs de Suisse, d’Espagne et des Etats-Unis pour évoquer ce sujet. Nous avons, également, renforcé la coordination avec un des avocats spécialisés qui a été mandaté par la Tunisie pour superviser ce dossier en Suisse. Ce que je peux confirmer, c’est que le ministère de la Justice, ses directions et particulièrement la direction des affaires pénales et un grand nombre de magistrats et de spécialistes de la coordination, avec le Tribunal de première instance de Tunis, sont décidés à réaliser des résultats concrets dans ce domaine, et ce, le plus tôt possible. Après la réalisation des conditions et malgré les efforts des  juristes et des compétences,  je dirais que la société civile, ses associations et organisations, aussi bien en Tunisie qu’à l’étranger, devront jouer un rôle de sensibilisation des pays frères et amis concernés par le mandat d’extradition quant à la nécessité de répondre à nos demandes, au-delà des calculs politiques. Nous espérons que les Etats concernés comprendront la légitimité des requêtes tunisiennes et leurs conséquences bénéfiques pour la paix et la sécurité internationales. D’autant qu’il existe une crainte que Ben Ali et ses acolytes, qui fuient la justice tunisienne, exploitent tous ces fonds volés et thésaurisés pour poursuivre leurs activités illicites à travers la création de bandes de malfaiteurs pour se livrer au commerce de produits prohibés et au blanchiment d’argent,  attentant ainsi à la sécurité des pays de la région et de nos sociétés. Et je ne crois pas qu’il existe un pays au monde qui ait intérêt à voir se développer sur son sol, et avec l’argent déposé dans ses banques et ailleurs, le trafic des armes, de la drogue et autres commerces illégaux et interdits, ou que des réseaux étendent leurs activités au terrorisme, en relation avec leurs  affaires initiales ou à des fins politiques ou de revanche personnelle. Nous rappelons aux pays frères et amis que tous les avoirs et biens de Ben Ali, de ses proches et de son clan, déposés chez eux, et appartenant en réalité au peuple tunisien, ont été pillés en utilisant les moyens les plus abjects et monstrueux, comme le terrorisme, la torture, et l’assassinat, en claire contradiction avec tous les accords internationaux. Nous rassurons, enfin, ces pays que les personnes dont l’extradition est demandée bénéficieront d’un jugement juste, œuvre d’une justice  indépendante et libre, et que la Tunisie garantira la protection de leur intégrité physique et morale ainsi que de leur droit à la défense selon les garanties et les critères internationaux.

Q : Cependant, nous avons appris que certains pays ont levé le gel sur les avoirs de Ben Ali et ses proches, considérant l’absence de décisions judiciaires une année après les mesures de gel ?

R : Les commissions rogatoires et les demandes de restitution des avoirs ont couvert tous les continents et les procédures initiales ont été réalisées et ont été couronnées par le gel de beaucoup d’avoirs et de biens pillés et volés dans plusieurs pays. Mais les difficultés auxquelles nous nous heurtons aujourd’hui dans certains pays sont dues au manque de volonté politique, ce qui a empêché toute coopération positive. Et je rappelle que le ministère de la Justice a achevé l’adresse des commissions rogatoires à 25 pays : la France, l’Allemagne, la Suisse, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, Malte, Monaco, le Luxembourg, Chypre, la Belgique, les Etats-Unis, le Canada, l’Argentine, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, l’Arabie Saoudite, l’Algérie, Bahreïn, le Liban, la Mauritanie, l’Egypte, le Maroc, le Congo et le Ghana. Tous ces avoirs et biens volés et pillés sont gelés et attendent l’achèvement des procédures légales et l’émission de jugements en vue de leur restitution. La cellule qui s’en occupe œuvre, nuit et jour, afin de coordonner ses actions avec les institutions concernées, ici et ailleurs, dans le but de concrétiser cette
 opération.
Q : M. Hamadi Jebali, le chef du gouvernement, a affirmé que durant la visite qu’il entreprend actuellement en Arabie Saoudite, il ne demandera pas l’extradition de Ben Ali. Qu’en dites-vous ?

R : La Tunisie a, dès les premiers mois de la révolution, demandé officiellement, et de manière légale, l’extradition du déchu. Cette demande a été réitérée et appuyée par des documents nécessaires. Notre pays a également appelé Interpol à exécuter les procédures obligatoires pour le lancement d’un mandat d’extradition, selon les lois internationales, et à prendre en compte le degré d’implication criminelle de Ben Ali.
Il est fort probable que M. Hamadi Jebali a essayé, dans sa déclaration, d’attirer l’attention sur deux aspects : le premier est que les relations fraternelles entre la Tunisie et l’Arabie Saoudite sont développées et solides et qu’elles ne pâtiront pas de la question de l’extradition du «déchu» et de son timing. Le deuxième aspect est que les priorités de sa visite actuelle en Arabie Saoudite concernent la nécessité de rechercher les moyens de consolider davantage les liens de fraternité et de coopération entre les deux pays. Partant de là, la Tunisie ne souhaite pas faire d’amalgame entre ce qui relève du partenariat et des relations politiques et ce qui relève du respect de la souveraineté du Royaume d’Arabie Saoudite et le souci d’effectuer l’opération de l’extradition sur la base d’un dossier qui n’admet aucun doute et sur lequel on peut décider de l’extradition dans le respect total des lois internationales. La Tunisie est convaincue que les requêtes d’extradition de Ben Ali et d’autres fuyards sont légitimes et n’ont besoin d’aucune considération politique pour leur concrétisation. Sachez, cependant, que les considérations politiques inhérentes aux lois et aux conventions internationales ont fait que certains pays n’ont pas répondu positivement à ces demandes.


Q : Pensez-vous que l’Arabie Saoudite ira jusqu’à accepter l’extradition de Ben Ali ?

R : La demande tunisienne n’est pas politique, mais elle est fondée légalement. La présence de Ben Ali en Arabie Saoudite et de ses proches dans les pays voisins constitue un danger, non seulement pour la Tunisie, mais aussi pour l’Arabie Saoudite et toute la région, parce qu’il s’agit de personnes qui ont constitué et tissé un réseau de corruption qui a à son actif des crimes d’atteinte aux biens et aux personnes. Un réseau qui est spécialisé dans le commerce illicite et autres crimes sévèrement punis par la loi saoudienne. Ce réseau, faut-il le rappeler, est en relation étroite avec des bandes de malfaiteurs qui s’activent dans un cercle plus large à travers tous les continents, employant des méthodes détournées dans le blanchiment de l’argent et le trafic en tous genres de produits prohibés. Ces larges réseaux sont formés de spécialistes du vol qui utilisent les techniques de dissimulation, entre sociétés fictives et sociétés écrans, afin de fuir la justice, en allant jusqu’à utiliser des méthodes terroristes pour affronter leurs ennemis. D’où l’intérêt de l’Arabie Saoudite, des pays de la région et du reste des pays du monde, à mettre fin à l’activité de ce réseau criminel, de crainte de le voir s’amplifier jusqu’à devenir incontrôlable.

Q : Insinuez-vous, Monsieur le ministre, que ce réseau malfaisant est derrière l’agitation et la violence que connaît actuellement, et un peu partout, le pays ?

R : Ce réseau n’a jamais cessé d’être actif sur notre sol, dans la foulée de la révolution. L’implication des suppôts du régime déchu trouve sa confirmation à travers des actes criminels de pillages, d’incendies, de destructions, de blocages de routes et de sit-in . Même si l’intensité de ces activités varie selon le contexte vécu par le pays, notamment après le succès de la révolution en Libye et le resserrement de l’étau autour d’eux et de leurs acolytes pro-Gueddafi, nous sommes conscients qu’ils n’ont pas encore jeté l’éponge et qu’ils guettent encore les occasions afin d’essayer de nuire aux intérêts du pays.
Nous sommes également conscients que la réussite du gouvernement dans sa mission visant à rassurer les citoyens, à réduire les poches de tension et à relancer l’action de construction, de réforme et de recouvrement du prestige de l’État après sa déliquescence, et la conviction de la majorité des Tunisiens d’un autre côté qu’il est nécessaire d’unir leurs efforts pour construire le pays, cela fera perdre aux acolytes de l’ancien régime la marge de liberté à partir de laquelle ils sévissaient. Cela va les pousser inévitablement à focaliser leurs activités à l’étranger, d’autant qu’ils jouissent de la sécurité et d’immenses ressources financières dérobées aux Tunisiens.
Il est sûr, à mon avis, que l’échec les attend au bout du chemin, parce que le peuple a choisi le changement et on est avec lui pour la réalisation des objectifs de la révolution en totalité, quels que soient les sacrifices consentis.

Q : Voulez-vous dire aussi que ce réseau pourrait être derrière les événements de Bir Ali Ben Khlifa et de Dguech?

R : Absolument ! Ce qui s’est passé avant et après Bir Ali Ben Khlifa est une conséquence fatale de la désagrégation et des dissensions qu’a connues l’État l’an dernier, et de ce qui en a résulté comme délitement de beaucoup de secteurs et d’institutions : ce dont ont profité des hors-la-loi pour tisser des réseaux dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont terroristes. Dieu merci, cette situation n’a pas duré et le retour des institutions de l’Etat a permis de démasquer ces bandes terroristes à temps, de les arrêter et de confisquer leurs armes cachées. Il est évident, comme l’a annoncé le ministre de l’Intérieur, Ali Laâridh, en toute franchise, que les responsables de ces actes appartiennent aux salafistes djihadistes, dont certains sont impliqués dans les événements de Soliman. Ce qui est surprenant, c’est qu’ils appellent à la mise en place d’un Etat islamique. Ils ont amassé les armes, furtivement, trahissant leur peuple, leurs familles et tous les martyrs et blessés qui se sont sacrifiés pour la liberté, la dignité, l’égalité et la libération de tous les prisonniers politiques, entre autres ceux qui ont été arrêtés lors des événements de Soliman. Ils ont trahi, au moment où les hommes et les femmes dignes du pays se sont investis dans la collecte d’aides, en tous genres, pour les réfugiés libyens et autres Africains aux frontières tuniso-libyennes. Ce qui est sûr, c’est que chaque tentative d’atteinte à la souveraineté du pays et à l’intégrité physique et aux biens du peuple est rejetée et vouée à l’échec. La Tunisie de la révolution et le peuple fidèle au sang des martyrs sont plus forts que ne l’imaginent certains aventuriers, et la loi est au-dessus de tous : personne, quels que soient son appartenance idéologique, politique, régionale et ses slogans, ne peut se soustraire à ce principe. Les dépassements qui véhiculent la haine et la destruction sont étrangers à nos valeurs et traditions et à notre société et ils seront combattus par le droit et la loi, la justice et l’égalité. A tous de se rappeler que notre pays n’a pas besoin de nouveaux conquérants après sa conquête par les sept Abdallah et Hassen Ibn Noôman. Notre peuple est arabe et musulman et n’a nul besoin de donneurs de leçons dans le domaine de la défense de son identité. C’est un peuple authentique, ouvert, tolérant, qui croit aux valeurs de la citoyenneté et du respect du droit à la différence. C’est un peuple ambitieux qui voit l’avenir avec des yeux rêveurs : il rassemblera ses efforts et toutes ses capacités pour édifier une Tunisie moderne et démocratique qui a besoin de ses fils pour la construction et le changement et non pour imposer par la force aux gens ses opinions ou ses positions... La force, la violence et le non-respect de la loi ne sont aucunement des valeurs inhérentes à l’Islam, car «celui qui tue une personne sans aucune justification légale, cela équivaut à tuer le monde entier». Ceux que ni leur foi ni leur fidélité au Prophète ne les dissuade de disposer d’armes et de tuer des innocents, qu’ils gardent à l’esprit ce Hadith : «Pour Dieu, la destruction de la Kaâba (Sainte mosquée) est préférable à l’excécution injuste d’une personne innocente».

Q : Quelle est la stratégie que le gouvernement compte mettre en place pour la réforme de la justice et son assainissement des éléments corrompus ?

R : Il ne peut y avoir de démocratie, de progrès et de développement économique et social sans justice indépendante qui protège les libertés et garantit l’égalité. La réforme de la justice nécessite des mesures et des décisions urgentes qui visent à assainir le climat du travail et à reconquérir la confiance du peuple dans le domaine de la justice. Cette action demande aussi un développement urgent des conditions financières et morales des employés dans ce domaine, entre magistrats, auxiliaires de tribunaux et gardiens de prisons.
Cela exige aussi le développement des tribunaux et des prisons ainsi que la prise de mesures urgentes qui se rapportent aux statuts des magistrats et de tous les auxiliaires. Nous allons commencer, sous peu, la discussion de la loi relative à l’Instance provisoire de la magistrature qui remplacera le Conseil supérieur de la magistrature, et ce, dans l’espoir de développer le système judiciaire dans toutes ses composantes, pénale, civile et pénitentiaire. Il en sera de même pour la révision des modes de recrutement, de formation, de recyclage et de mise à niveau, en vue de garantir des jugements justes et de rendre le droit aux justiciables le plus rapidement possible. On s’emploiera, en même temps, à faire que les prisons jouent leur rôle en matière de réinsertion. La création d’un pôle judiciaire chargé de la corruption financière est également prévue, de même que la création du juge d’exécution civile et le développement de la juridiction nationale, dans le but de l’harmoniser avec les juridictions internationales avec la coopération de plusieurs institutions et organisations internationales.

 

Q : Y a-t-il des mesures concrètes pour améliorer les conditions financières et matérielles et pour pallier le manque d’effectif de l’administration judiciaire ?
 
R : Nous sommes conscients que le corps de la magistrature ainsi que les auxiliaires de justice ont été victimes de graves injustices : à preuve les conditions matérielles et de travail dans les tribunaux et les prisons et la répression dont a été l’objet le personnel judiciaire. Aussi, la volonté du ministère est-elle claire maintenant : assurer les conditions qui permettront aux magistrats et à leurs auxiliaires de travailler dans de bonnes conditions, en les soutenant financièrement et moralement. Il existe un dialogue ouvert afin d’améliorer la situation financière des magistrats, des greffiers et des agents des services pénitentiaires dans le but de répondre aux revendications légitimes de ces secteurs : ce qui est propre à leur garantir une vie digne, dans la prise en compte du contexte actuel et du besoin du pays de donner du travail aux chômeurs, loin de tout corporatisme. Et, dans cet ordre d’idées, nous avons achevé l’élaboration du statut des greffiers et des agents pénitentiaires et nous l’avons transmis au président de la République pour signature. Ces lois constituent un acquis important et mérité, tant ces corps de la justice fournissent efforts et sacrifices que nous constatons tous les jours et tant ils représentent des partenaires dont il est juste de défendre les droits et l’image.
Côté infrastructure, nous allons accélérer les travaux de réfection des tribunaux et des prisons qui ont été incendiés pendant et après la révolution et nous allons les agrandir... Dieu merci, les travaux de construction d’un nouveau tribunal à Sidi Bouzid sont quasi achevés. De son côté, le Tribunal de première instance de Nabeul va bientôt rouvrir ses portes. Tous les projets de réaménagement et d’agrandissement de l’infrastructure vont être consolidés après l’augmentation du budget qui leur est consacré. Nous allons également améliorer le système informatique dans les tribunaux et opter pour un système intégré, qui facilitera la tâche des magistrats, des greffiers et des auxiliaires et satisfera les justiciables.
Enfin, la sécurité sera consolidée dans les tribunaux et nous pensons changer les lois régissant les forces de l’ordre intérieur dans le but d’assurer aux tribunaux des forces spéciales. Nous comptons également renforcer les liens entre le procureur général et la police judiciaire pour garantir plus de professionnalisme et de célérité. Nous avons pris la décision, par ailleurs, de doter les archives des tribunaux, du ministère de la Justice et des prisons, de moyens de protection évolués, afin d’éviter ce qui s’est passé à Sidi Bouzid.
Concernant l’effectif des magistrats, je dirais que la justice a toujours fonctionné, du temps de l’ancien régime, avec un sous-effectif, d’autant que Ben Ali n’a jamais voulu améliorer leurs conditions financières et matérielles,  ce qui a généré la diminution de leur nombre, et l’accumulation des dossiers : chose qui influe sur le déroulement des procès, la qualité des jugements et des services présentés aux citoyens. Notre parti pris au ministère, c’est d’augmenter le nombre des recrutés, d’améliorer les outils de formation et de recyclage et d’assurer la disponibilité des équipements et de pallier, graduellement, le nombre restreint des magistrats et des greffiers.

Q : Où en est le dossier des magistrats corrompus et qu’en est-il de la liste noire des magistrats?

R : D’abord, cette liste noire n’est pas du ressort du ministère de la Justice. Ensuite, sachez que dans  un Etat de droit, personne n’est au-dessus des lois, quelle que soit sa position, que ce soit le président de la République, un ministre ou un magistrat, qu’il soit riche ou pauvre. Tout en précisant que les magistrats et leurs auxiliaires ont beaucoup souffert de la répression et de la violence du temps de Ben Ali, et nous ne tenons pas à ce qu’ils soient victimes d’autres injustices à l’ère de la révolution. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de magistrats qui ont fauté à l’égard de leur propre personne, du peuple et de la profession. Ceux-là auront à répondre de leurs actes comme tout le monde. Et nous les traitons selon la loi, loin de tout esprit de revanche et de dénigrement. Notre option est la suivante: l’homme qu’il faut, intègre, compétent et objectif à la place qu’il faut. Et il n’y a pas de place parmi nous, et notamment aux postes de responsabilité, pour ceux dont la déviance a été établie à travers la violation des droits des citoyens et de leurs intérêts et qui auront à rendre compte de leurs agissements.
On ne traite pas les choses selon des listes, ou sur ce qui se dit à travers les réseaux sociaux ou  dans la rue, mais nous coopérons avec tout le monde, en toute fraternité, et sur un pied d’égalité, et nous  accordons à tous le préjugé favorable, entre bonne foi et innocence. Et tous ceux qui ont dérogé à la loi en commettant des infractions de façon délibérée seront sanctionnés à la hauteur de leur délit, et nous espérons que ceux-là ne seront qu’une minorité.

Q : Nous avons remarqué que le jugement des hommes d’affaires corrompus enregistre un ralentissement : peut-on l’expliquer par une possible transaction entre le gouvernement actuel et ces derniers. Cela d’autant que l’on sait que la plupart ont contribué à la campagne électorale de plusieurs partis politiques, et à leur tête Ennahdha ?

R : Je ne suis pas au courant que des hommes d’affaires corrompus ont financé la campagne électorale d’Ennahdha et je suis sûr, puisqu’étant un des candidats ayant suivi la campagne électorale, que pareille supputation est injuste et n’a aucun fondement, à preuve la déclaration d’un des membres de la Cour des comptes, affirmant que le parti Ennahdha a été le premier à présenter ses comptes à cette direction. Concernant, maintenant, le déroulement des instructions dans les affaires de corruption financière, les choses vont à un rythme raisonnable. Nous réfléchissons à l’améliorer et à soutenir l’effort des juges d’instruction et à les aider à travers les ateliers de formation, localement et à l’étranger, ainsi que l’augmentation du nombre des experts, des traducteurs et des assesseurs. Et, afin que le lecteur sache la réalité, il est nécessaire de dire que le nombre des affaires intentées au Tribunal de première instance contre Ben Ali et ses proches, ainsi que ceux qui sont accusés avec eux, est de 514 affaires, réparties sur 24 bureaux d’instruction. Comme il y a d’autres affaires intentées dans les tribunaux de Sousse, Sfax, Kairouan, Zaghouan, Grombalia, Le Kef, Médenine, Sidi Bouzid, Gabès, Tozeur, Manouba, Ariana, Béja, Gafsa et Monastir. Cela sans compter l’adresse de commissions rogatoires à plusieurs pays et l’envoi de dizaines de mandats d’extradition et de restitution d’argent et de biens, avec ce que cela implique comme jugements,  travaux de traduction, expertises et confrontations légales. Tous ces travaux sont difficiles et éprouvants et nécessitent les efforts conjugués de la justice, des membres du Cabinet, de la direction des affaires pénales, celle aussi de la coopération internationale, les présidents de tribunaux, et bien d’autres institutions qui sont tenus, par ailleurs, de remplir leur tâche quotidienne ordinaire. Partant, je trouve donc le rythme assez raisonnable.

Q : Comment expliquez-vous que les autorités n’aient  pas bougé le petit doigt à l’encontre du prédicateur égyptien Wajdi Ghouneim et ses appels à la haine, la violence et la sédition, ignorant la culture de la tolérance et du dialogue propre à l’histoire de la Tunisie depuis les premiers siècles de l’Islam ?

R : La Tunisie est un pays ouvert sur tous, Est, Ouest, Nord et Sud, et l’ouverture, comme l’hospitalité, est une valeur authentique dans notre pays. Mais ce que tout le monde doit savoir, c’est que l’ouverture qui nous caractérise est à la hauteur de notre attachement à notre identité modérée et réformiste ainsi qu’à la protection de notre souveraineté sur notre sol et la primauté de la loi. Je le dis encore une fois, il n’y a personne sur cette bonne terre qui ne soit susceptible de répondre de ses actes. Tous sont égaux, sans exception. Je dirais aussi que notre peuple est conscient de ce qui lui convient, de ce qui épouse harmonieusement sa foi et répond à ses aspirations : il n’a de leçons à recevoir de personne. Tout en respectant les opinions différentes et les religions différentes, ainsi que la liberté de croyance et d’opinion,  j’aurais tant souhaité que certains de nos invités respectent les règles de l’hospitalité et le principe de non-ingérence dans ce qui ne les regarde pas, et prennent la peine de s’éloigner de tout ce qui prête au doute en se comportant de la même manière avec tous les fils du pays, en acceptant le droit à la différence. Et, si c’est nécessaire, il m’importe de rappeler à ceux-là que la Tunisie est un Etat civil, au régime républicain, qui croit aux valeurs de citoyenneté et d’égalité devant la loi, sans distinction ni de sexe ni de couleur... Notre accueil de tel ou tel invité ne veut nullement dire qu’on est en phase avec ce qu’il croit ou ce qu’il défend. Nous sommes, comme je l’ai dit précédemment, ouverts sur tout le monde et nous les appelons tous, modernistes, rationalistes, extrémistes, religieux, à nous respecter comme nous les respectons. Notre Etat a sa souveraineté, qu’on n’aime pas voir toucher, même d’un poil.
 
Q : Que pensez-vous de l’action de la société civile et des plaintes déposées, en son nom, par un collectif d’avocats chapeauté par Bochra Belhaj Hamida ?

R : L’Etat de droit suppose que celui qui se sent touché par quelque chose ou par quelque action ait le droit de porter plainte, et c’est un droit constitutionnel garanti : au parquet d’entamer les procédures nécessaires s’il juge qu’il y a lieu de le faire. Il est certain que de telles affaires sont jugées sans intervention du ministère et loin de toute considération politique ou partisane, la loi devant être l’arbitre entre tous.

Q : Comment expliquez-vous la rapidité avec laquelle les journalistes d’Attounissia ont été arrêtés, alors que ce n’est pas le cas pour Wajdi Ghouneim ou d’autres personnes qui ont agressé des journalistes et des créateurs?

R : A chaque fois que quelqu’un commet un crime contre les individus ou la société, le parquet fait son devoir pour intenter un procès et poursuivre et arrêter les suspects. Et comme il y a eu poursuite et arrestation de l’agresseur des journalistes Zied Krichen et Hamadi Redissi , le ministère public a agi aussi, en se basant sur ce qui a été publié dans l’un des quotidiens, et indépendamment de ma propre opinion. Ce qui est évident, c’est que l’une des missions de la justice est de protéger les droits et libertés, et entamer des poursuites contre tous ceux qui dérogent à la loi. Et il n’y a pas de pouvoir supérieur aux juges, excepté la loi, et ils ne sont soumis à aucun pouvoir : ni politique, ni médiatique, ni celui de la rue ni tout autre pouvoir. Dans l’affaire d’Attounissia, le ministère public et l’instruction ont accompli leur tâche en toute indépendance, courage et professionnalisme.
A preuve, le juge d’instruction a maintenu en état d’arrestation deux des journalistes accusés et cela rentre dans le cadre de son interprétation absolue : il n’a reçu d’instruction de la part d’aucune partie et n’a subi aucune pression, ni de la part de ceux qui appellent à l’arrestation de tous ni de ceux qui, à l’opposé, refusent les arrestations. Et, en cette occasion, je salue Messieurs les magistrats pour leur courage et leur attachement à leur indépendance, et je réaffirme mon refus de toute ingérence dans les affaires de la justice, ainsi que ma fierté de la justice indépendante qui n’a plus besoin d’instructions pour prendre ses décisions et jugements et user de ses prérogatives.
J’appelle tous les Tunisiens de toutes les régions, de toutes les catégories et de toutes les parties, à préserver cet acquis, à soutenir l’indépendance de la justice et à encourager les juges afin qu’ils continuent sur la même voie. J’appelle, également, les uns et les autres  à cesser toute pression et tentative d’influence sur les juges ainsi que toute ingérence dans leurs affaires. Et je leur rappelle que la récusation des jugements obéit à des procédures fixées par la loi, de sorte que se plaindre des jugements de la justice indépendante ne saurait se faire par le biais de manifestations et de campagnes d’information, qui ne servent à rien. Et je dirais à tous: n’oubliez pas que la Tunisie n’avait pas de justice indépendante, et que certaines protestations contre les jugements de la justice visant à semer le doute au sujet de sa crédibilité ne peuvent, en aucun cas, être une raison pour détruire les avancées réalisées en vue d’une justice indépendante. Laissez donc tranquille la justice indépendante, même si ses jugements vous ont nui, car la justice indépendante est seule garante de votre liberté et de vos droits.

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